6 Lettres

Bonjour à tous! Voici un nouveau petit texte que j’ai écrit récemment et qui a été assez apprécié autour de moi. Je pense que je vais le retravailler, afin de l’affiner et de le rallonger mais je vous le montre déjà comme ça! :) Il est assez court pour l’instant. En espérant qu’il vous plaise! ;) N’oubliez pas de partager!

 

* * *

22 janvier 2014

 Voilà. Je vais passer ma toute première nuit en prison. J’encours 11 ans. Tout ça pour un stupide braquage que je n’ai même pas organisé. Il fait froid. Je suis seul dans cette cellule. J’ai l’impression qu’il m’ont fait cadeau de la plus sombre. Je ne vois quasiment rien, mais la Lune est haute. Son rayon arrive exactement sur cette feuille. Ils m’ont autorisé à garder un cahier. Je ne sais pas pourquoi j’ai eu ce privilège. Enfin privilège… je n’ai jamais aimé écrire. Mais peut-être que ça fera passer le temps. J’ai vraiment froid. Je vais essayer de dormir.

17 avril

  Ennui.
  Ennui ennui ennui.
  Il est pire que tout. Les jours passent si lentement que j’ai l’impression que je suis ici depuis des années. Comme je suis isolé, je ne peux voir personne. Les seules conversations que j’ai sont les trois mots que j’échange avec le gardien lorsqu’il me donne « la bouffe » à travers la trappe. Je vais devenir fou. Je pense à des milliers de choses à la fois. Mon cerveau me pèse presque. Je ne vois que du noir. Partout, du noir. Sur le sol, du noir ; sur les murs, du noir ; dans ma tête, du noir. Même leur soupe est noire. Je passe mes journée (mes journées…) allongé sur la paillasse rude ou à penser à des infamies. Où est la joie ? Joie. Ce n’est plus qu’un pauvre mot sans valeur, comme je suis un pauvre fou sans conscience.

 

24 mai 

  Alors que je regardais, pour la énième fois, l’un des quatre murs de ma cellule, j’ai découvert quelque chose d’étrange. Des mots. Non, pas des mots simplement alignés bêtement. Une phrase particulière. Elle était…jolie. Douce à l’oreille. Timidement coincée entre une gravure obscène et des initiales entourées d’une date. Elle disait : « Il pleure dans mon cœur comme il pleut sur la ville ». Je l’ai relue. Encore et encore. Sans pouvoir m’arrêter. Elle avait réveillé je-ne-sais-quoi en moi qui, pour la première fois depuis des mois, me fit esquisser un sourire. Je n’avais plus froid.

 

1er juin

   Je relis cette phrase tous les jours ! Elle me fait comme du bien. Je sais, c’est absurde, mais j’ai l’impression qu’elle a compris ce qu’il se passait dans mon cœur.

  

9 août

  Je suis sorti pour la première fois. Les gardiens ont dit que désormais, je mangerai à la cantine, avec les autres détenus ; mais je resterai seul dans ma cellule. Quand je suis entré dans le réfectoire, j’ai vu des dizaines d’yeux me dévisager de haut en bas. Les regards étaient tellement insistants que j’avais l’impression que tous essayaient de voir jusqu’au plus profond de mon âme. Je déteste ça. J’ai pensé à la Phrase du Mur (c’est comme ça que je l’appelle). Ca m’a fait oublié les gars. Je me suis assis, j’ai avalé ma soupe à l’eau hors de ma cellule, et je suis retourné lire la Phrase.

 

13 août  

  Aujourd’hui, j’ai rencontré Thomas. Il est tout petit et est encore plus maigre que nous tous. Il s’est assis en face de moi, sans un mot, et a bu doucement sa soupe. Je lui ai demandé son nom qu’il m’a révélé avec une voix d’enfant. On a parlé. Puis j’ai mentionné la Phrase du Mur. Il m’a dit que l’auteur s’appelait Verlaine et que c’était un poète. Il connaissait bien la poésie. Quand il parlait, j’avais l’impression qu’il comprenait ce sentiment qui avait germé en moi après la découverte de la Phrase du Mur. On a parlé, très longtemps, puis je suis retourné dans ma cellule. J’ai relu la Phrase. Encore. Et, pour la première fois, j’étais véritablement heureux.
24 août

  Grâce à Thomas, j’ai découvert quelque chose de fantastique. Il n’y a plus de noir, plus de tristesse. La cellule n’a pas changé. La « bouffe » non plus. Je suis toujours seul, mais un peu moins. J’ai l’impression de partager quelque chose. Voilà. La poésie se partage. Elle me permet des réflexions incroyables. C’est bizarre mais… il me semble que la vie, je veux dire, la vraie vie, n’est plus la même. Je m’évade. Je pars sur un nuage de mots mélodieux et j’oublie le reste.
  Thomas est formidable ! Il connaît tous les auteurs ! Il m’a expliqué le rôle de la poésie à travers le temps. C’est fou ! Je me sens renaître. Il a réussi à me donner un livre regroupant plusieurs poèmes. Je les ai lus, seul, dans la cellule. Je me tuerai plutôt que de l’avouer mais j’ai pleuré en lisant certains. Surtout un, de Guillaume Apollinaire. « À la Santé »… J’ai découvert la poésie. J’ai découvert la vie !

 

7 septembre

   Thomas m’a dit que je pouvais, moi aussi, écrire. J’ai essayé. Des bribes seulement, pour l’instant.

Etoile,
Brillante
Filante.
Comme une toile
Douce et lisse

Que l’on tisse
Avec des mots
Lumineux ; et beaux.

  Je sais que ce n’est pas très bon, mais ça me fait du bien. Les mots coulent sur la feuille. Je relis toujours la Phrase du Mur, et, chaque jour, je la vois différemment.

24 novembre

Les murs sont ternes et gris.
J’ai une croûte de pain, trois radis,
Un drap miteux et un cafard pour ami.
Mes ongles grattent la pierre.
Je suis seul, malgré mes prières.
Il y a un éclat de voix dans le couloir.
Non, c’est l’éclat d’une mâchoire
Sur le pavé
Noir.

  C’est Thomas qui m’a dit d’écrire ce que je ressentais. J’ai écrit mes pensées des premiers mois passés ici. C’est toujours pareil, mais c’est un peu mieux. La poésie est là. Elle chante. Parfois paisiblement, parfois avec une haine immense. Elle n’est jamais la même. Elle me sauve. Elle me retient à la surface. Comme Jean La Fontaine, elle me permet de dire des choses qui auraient été peu appréciées directement. J’écris tout le temps. Avec Thomas parfois.


21 janvier 2015

  Ça fera un an demain que je suis ici. Un an à broyer du noir dans une cellule humide et sombre. Ou plutôt six mois. Entre temps, ma vie a changé de rive. J’ai connu la joie.

  Je m’appelle Harry Easter, j’ai 26 ans, j’ai agressé et menacé plusieurs personnes, j’en ai tué deux, je suis classé en catégorie Tempérament Violent Voire Dangereux (TVVD), je suis un poète.

* * *

Petite explication du titre : 
J’ai hésité longtemps pour le titre (j’avais pensé à Journal d’un Condamné mais c’était trop proche d’un oeuvre célèbre) pour finalement me lancer dans 6 Lettres. Pourquoi? Car 6 lettres dans « prison » et 6 lettres dans « poésie ». :)

4 Réponses à “6 Lettres”


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