Window

Me revoilà dans la création d’un texte. De théâtre cette fois. Oui, je tente un peu tout. Après tout c’est en forgeant qu’on devient forgeron donc… Une (très) courte saynète qui m’est venue un jour, comme ça. Voilà. J’espère que ça vous plaira.

 * * *

 

  La pièce est entièrement vide, sauf un escalier de quelques marches au fond, qui monte vers une petite fenêtre carrée. Un homme (Jack) est couché sur le sol, dos au public, immobile. Il est complètement vêtu de noir. Des bruits sourds retentissent depuis l’ouverture du rideau. Puis tout s’arrête.
 Jack remue, s’assied et ouvre les yeux. Il regarde autour de lui, éperdu. Il se lève et se met à courir à travers la pièce. Il appelle.

 

JACK. – Hé ! Hého ! Il y a quelqu’un ? Hé !

Il monte les escaliers, tente d’ouvrir la fenêtre. Elle est fermée.

JACK. – Qu’est-ce que… ? Hé ! A l’aide !! Je suis enfermé ! Hého !!
Merde ! Mais c’est quoi cet endroit !? Qu’est-ce qu’il m’arrive ? Pourquoi ? Pourquoi je suis là ! Hé ! Vous ! (il s’adresse au plafond, comme s’il y avait une caméra. Il n’y en a pas.) Si vous m’entendez, laissez-moi partir !! Qu’est ce que je vous ai fait ? Salauds ! Laissez-moi ! Hého !

Jack tape sur les murs, court dans tous les sens. Il finit par se calmer. Il s’assied au sol, au centre de la scène.

JACK. – Qu’est ce c’est que ça… ? Qu’est ce que vous me voulez ? Pourquoi… Merde… Je comprends rien… Hé ! S’il vous plait, quelqu’un, aidez moi…

Il enfouis son visage dans ses mains. Une jeune fille (Ée) apparaît alors au fond de la scène. Elle a les cheveux attachés et une robe blanche.

ÉE. – Ca va ?

Jack se lève brusquement et se retourne vers la jeune fille.

JACK. – Qui es-tu ? Qu’est-ce que tu me veux ?
ÉE. – N’aie pas peur.
JACK. – Je n’ai pas peur. Je te demande ce que tu veux ! T’es qui ? Tu fais parti de leur gang ? Pourquoi ils m’ont enfermé ici ?
ÉE. – Je ne sais pas Jack.
JACK. – Tu mens !

Il se jette sur elle. Elle l’évite de justesse. Jack tombe à la renverse, tandis que Ée se dirige de l’autre côté de la scène, afin de s’éloigner de Jack.

ÉE. – Arrête de crier, je t’ai dit que je ne savais pas. Et arrête de te mettre dans des états pareils, tu vas te faire mal.
JACK. – Je n’ai pas d’ordres à recevoir de toi ! Qui es-tu ?
ÉE. – Ée.
JACK. – Hein ?
ÉE. – Ée.
JACK. – Et quoi ?
ÉE. – Ée. Je m’appelle Ée.
JACK. – Ée ? Mais ce n’est pas un prénom ça !
ÉE. – Bien sûr que si, puisque c’est le mien.
JACK. – Comment es-tu arrivée ici ?
ÉE. – C’est toi qui m’as appelée.
JACK. – Je n’ai appelé personne !
ÉE. – Si ! Tu n’arrêtais pas de crier « Ée ! Éééée ! » Alors je suis venue.
JACK. – Je ne comprends pas… (Il s’assied)
ÉE. – Il n’y a rien à comprendre, je suis venue, c’est tout.

JACK. – Tu sais quel est cet endroit ?
ÉE. – (Elle regarde autour d’elle) Ca ressemble à une cellule de prison non ? Il y a une lucarne regarde !
JACK. – Je ne suis pas aveugle !
ÉE. – Je t’ai dit d’arrêter de crier. Te déchirer les cordes vocales ne va pas te faire sortir d’ici.
JACK. – Pourquoi faut-il que je sois coincé ici avec quelqu’un d’aussi pénible que toi !?
ÉE. – Tu n’es pas très positif…
JACK. – Je vois mal comment je pourrais être positif alors que je suis enfermé ici et qu’il n’y a aucun échappatoire.
ÉE. – Tu vois le mal partout ! Cherche le bon côté des choses : il y a une fenêtre où tu peux voir les nuages voler.
JACK. – Regarder le ciel ne fera que me rappeler ma captivité. Le soleil me narguera de sa liberté. Non je suis contraint à demeurer entre ces quatre murs, Dieu sait pour combien de temps.
ÉE. – Mais moi je suis là !
JACK. – Toi tu n’es qu’une plaie de plus.

ÉE. – Ca c’est méchant.
JACK. – Je déteste tout le monde.
ÉE. – Même ta famille ?
JACK. – Tout le monde ! Compris ?
ÉE. – Pourquoi ?
JACK. – Ils m’ont toujours rejeté. Tout le monde ma toujours rejeté.
ÉE. – Là c’est toi qui rejettes tout le monde.
JACK. – Parce que maintenant, c’est fini. J’abandonne. Ils ne me veulent pas ? Eh bien tant mieux ! Je laisse tomber.
ÉE. – C’est lâche.
JACK. – Je ne te demande pas ton avis. Et je préfère la solitude.
ÉE. – Pourtant tu ne t’es pas arrêté de me parler depuis tout à l’heure…
JACK. – Oui et c’était une erreur ! Laisse moi tranquille !

Il s’écarte et va s’asseoir sur un bout de scène. Silence. Ée le regarde un moment, marche autour de la pièce comme si elle visitait l’endroit et monte sur les marches au fond de la scène. Elle regarde le dos de Jack qui est face public. Elle chantonne doucement.

JACK. – Qu’est-ce que tu fais ?
ÉE. – Tu ne veux pas que je parle, alors je chante.

Il ne répond pas. Elle continue à chanter, plus fort.

JACK. – C’est beau. Qu’est-ce que ça veut dire ?
ÉE. – Je ne sais pas, mais j’aimais bien la mélodie.
JACK. – C’est stupide.
ÉE. – Qu’est-ce qui est stupide ?
JACK. – De chanter dans une langue que tu ne comprends même pas, c’est stupide.
ÉE. – Je ne vois pas pourquoi.
JACK. – S’il y a des paroles dans une chanson, c’est qu’elles ne sont pas là par hasard, elles servent à quelque chose. Elles expriment quelque chose.
ÉE. – Et si j’ai envie de leur faire dire ce que je veux ?
JACK. – Eh bien c’est stupide.
ÉE. – Tu l’as déjà dit.
JACK. – Tu es insupportable ! Laisse-moi !
ÉE. – C’est toi qui es revenu me parler Jack.
JACK. – C’est la deuxième fois que tu m’appelles Jack. Je ne me rappelle pas t’avoir dit mon nom. Comment sais-tu qui je suis ?
ÉE. – Voyons ? Tu ne sais pas ?
JACK. – Puisque je te le demande.
ÉE. – Tu n’as vraiment aucune idée ?
JACK. – Cesse de tourner autour du pot comme ça, c’est agaçant.
ÉE. – Je ne tourne pas autour du pot. C’est toi qui ne trouves pas.
JACK. – Comment veux-tu que je le sache ? Je ne sais même pas qui tu es !
ÉE. – Eh…
JACK. – Ton nom, d’accord, tu me l’as dit, mais-
ÉE. – Non, pas Ée. Eh. Regarde.
JACK. – Quoi ?
ÉE. – Là.

Elle montre la lucarne du doigt. Jack lève la tête. Il n’y a rien. Pourtant, Ée s’agite, sourit. Jack regarde plus attentivement. Il n’y a toujours rien.

JACK. – Je ne vois rien.
ÉE. – Exactement.
JACK. – Pardon ?
ÉE. – Tu ne vois rien parce que tu ne veux pas voir. Tu ne veux pas croire.
JACK. – Ah non. Non, non, je ne veux pas de ce genre d’affirmations toute préconçues et stéréotypées qu’on entend partout et qui n’ont ni queue ni tête ! Non, je refuse de croire à tout ça ! « Tu ne veux pas voir, tu ne veux pas croire, écoute ton cœur, etc. » Tout y passe ! L’âme, la foi, la croyance, la fidélité, l’esprit, la bêtise parfois ! Mais… Mais ce n’est pas ça la vie ! La vie, ce n’est pas une suite de belles paroles jetées en l’air comme des ballons de baudruche ! La vie, c’est dur, c’est froid, c’est concret. C’est réel ! C’est ça la vie ! (se moquant) Pas un conte de fée ou l’histoire se termine par une morale niaise faisant l’éloge de « l’écoute de soi » et de « suivre son destin malgré le danger ».  Non, la vie c’est cruel, et ça se termine par un long râle avant l’obscurité éternelle. Ca c’est la vie ! Ca c’est la réalité ! Ca, c’est réel, comme toi et moi ! Comme le fait que je sois coincé ici avec la fille la plus demeurée et agaçante que la Terre aie portée !
ÉE. – Mais moi je ne suis pas réelle.
JACK. – Je te demande pardon ?
ÉE. – Je ne suis pas réelle.
JACK. – Oh ça suffit tes bêtises et tes métaphores clichées ! Bien sûr que tu es réelle, tu es là, devant moi. Arrête de jouer à ce petit jeu où je vais vraiment m’énerver.
ÉE. – Jack… Je ne suis pas réelle.
JACK. – (Hurlant.) C’est fini oui ? Laisse moi maintenant ! Amuse toi avec tes âneries si ça t’amuse, mais moi, j’ai passé l’âge des histoires pour enfants ! Je suis un adulte responsable ! Va rêver ailleurs. Laisse moi. (Il s’éloigne et va s’asseoir à l’autre bout de la scène, au bord, les jambes dans le vide, face au public.)
Silence.
Ée se retourne dos au public.

ÉE. – Jack.

Silence.

ÉE. – Jack. Pourquoi tu ne veux pas l’accepter ? Jack. Tu le sais. Arrête d’avoir peur. Tu sais très bien qui je suis. Tu es obligé de le savoir, puisque tu m’as inventée.
JACK. – Qu’est-ce que tu dis ?
ÉE. – Tu m’as inventée. Je n’existe pas vraiment. Je ne suis que le fruit de ton imagination, tu le sais bien.
JACK. – Je ne comprends pas.
ÉE. – (S’éloignant vers le fond de la scène qui se sera éteint doucement auparavant, laissant l’arrière scène dans le noir de façon à ce que seul Jack en avant-scène soit visible.) Je ne suis qu’une voix Jack. Pas un corps, pas un caractère, pas une personnalité. Je ne suis qu’une voix dans ta tête. (Ée s’éloigne complètement et disparaît.)

Un temps.

JACK. – Je ne comprends pas.

Silence.

JACK. – Ée ? Explique-toi, s’il te plait. Ée ?

Il se retourne, se lève, l’appelle, la cherche. Elle n’est plus là.
La lucarne s’illumine soudainement, formant un carré bleu dans le fond noir. Jack se retourne et se dirige vers la lucarne, dans le noir. On ne le voit plus. Il monte les escaliers et sa silhouette arrive devant la lucarne, comme une ombre chinoise. Il se penche comme pour ramasser quelque chose. Le bleu de la fenêtre disparaît. Puis il redescends les escaliers et se rapproche doucement vers la lumière en avant scène, d’un pas lent, regardant ses mains. Il tient un revolver.

JACK. – C’est toi qui m’a laissé ça Ée ? Il n’était pas là tout à l’heure. Ée, c’est toi hein ? C’est forcément toi. J’imagine peut-être des voix, mais je ne suis pas fou. Du moins je crois. Non, je ne suis pas fou. Je suis avocat, je ne suis pas fou. Je suis intelligent et je sais plein de choses.
ÉE. – (Voix off) Que des idioties.
JACK. – Non ! Non pas d’idioties. Je suis avocat. Je suis avocat. Arrête. Arrête. Une seule balle. Il n’y a qu’une seule balle. Elle est pour moi, c’est ça ? Ou alors elle est pour toi. Ou alors elle est pour celui qui me tient enfermé ici. Hein ? Pour qui est celle balle ? Quel crâne doit-elle transpercer ? Quelle cervelle doit-elle exploser ? (Il pose le revolver contre sa tempe.) La mienne ? La mienne. Oui. Il n’y a que moi. Ée n’existe pas n’est-ce pas ? Alors elle est pour moi.

La lucarne se rallume de nouveau, rouge cette fois. Jack se retourne et regarde la lucarne. Il vise la vitre. Il tire.
Un long temps.
Il se dirige vers la fenêtre, monte les escaliers. A l’aide du manche du revolver il brise la vitre. Il se retourne vers le public. Lumière sur son visage. Il se retourne vers la lucarne, escalade le cadre de la fenêtre, saute de l’autre côté.

NOIR.

7 Réponses à “Window”


  • Dès le début, j’ai adore le personnage de Ée. Quand j’ai compris qu’elle n’etais pas réelle, j’ai eu un peu de mal à m’y faire ! ^^
    J’ai adore sinon

    Dernière publication sur Kamillle 2.0 : Mon voyage en Angletterre

  • OMG.
    OMG OMG OMG.
    OOOOOOOOOMMMMMMMMMMMMMMMMMMMMGGGGGGGGGGGGGGGGGGG!!!!!!
    Mais ce texte est génial !
    T’es vraiment super-méga-giga-trop douée !!!
    Je t’arrive à peine à la cheville !
    (en talent pas en taille hein <-le retour de l'humour débile)
    J'adore, j'adore, j'adoooooore !
    Je suis trop heureuse de te connaitre (virtuellement ^^)!!!!!!!!!!!

    Dernière publication sur Les Ateliers d'Elsie : Ma vie avec Liry 8: La grande aventure pokémonesque

    • Oh bah ça! Merci beaucoup c’est vraiment adorable!! Je suis sincèrement ravie que tu aies aimé! Mais n’exagère pas voyons, ce n’est pas si bon que ça, j’ai déjà écrit des trucs pires et je suis asssez fière du résultat, c’est vrai, la fausse modestie ne sert à rien, mais ça ne vaut pas cet éloge que tu me fais non plus eh!!
      Merci beaucoup Elsie, tu es trop mignonne! <3 ^^

      Dernière publication sur Le Petit Blog Inutile : So long, my friends.

  • Salut ! Je suis d’abord tombé sur ton premier blog, puis j’ai atterrit sur celui-ci puisque moi aussi, je poste ce que j’écris ! ;)
    Ton texte est génial ! Je l’ai vraiment adoré ! En peu de ligne, tu as réussi à mettre de la poésie, des effets de surprises, du comique et des réflexions existentielles !
    Vraiment, bravo ! :D J’ai toujours voulu écrire une pièce de théâtre ou une saynète comme celle-ci, mais je n’ai jamais eu le courage de le faire x) Je ne t’en admire que plus encore !
    Je vais faire le tour de tes autres textes, pour la peine ;p

    Dernière publication sur Les Aventures de Gleamy 4444 : Mes Actualités - Wattpad

    • Merci beaucoup c’est super gentil tous ces compliments!!! >w< je suis ravie que ça te plaise!
      Mais je te conseille, si tu as à ce point envie d'écrire du théâtre, de te lancer (sans te forcer bien sur!) car personnellement je trouve ça vraiment intéressant à écrire! ;)

      Dernière publication sur Le Petit Blog Inutile : So long, my friends.

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